[Commentaires] Reproduire c’est médire

Il y’a quelques semaines, j’ai été marqué par cet article, réapparu sur le World Wild Web, de Rue 89. Vous le connaissez, surement, il buzzé comme on dit sur comment les différents avenirs d’une classe de troisième dans un établissement lambda en régions.

Profitant de congés forcés, je me suis moi aussi plié à cet exercice, avec beaucoup plus d’amateurisme, n’ayant pas contacté l’ensemble de mes camarades de ma classe de Troisième. J’ai décidé aussi d’ajouter les années Lycée, car même si la première vague de “sélection” avec ma classe de Terminale. Et bien que la valeur scientifique de cet exercice est négligeable, si ce n’est nulle, on peut y déjà je pense dresser quelques apprentissages.

Au Collège –  mornes années ?

Posons d’abord le cadre. Tout comme Rémi Noyon, mon collège n’était pas ZEP mais était un collège de centre-ville avec plus ou moins un tiers d’élèves qui prenaient les cars scolaires le matin. C’était dans une ville moyenne, comme il y’en a partout en France. Environ 20 000 habitants, entre Poitiers et Bordeaux mais qui a pour spécificité sa renommée mondiale pour un spiritueux qui se vend dans presque tous les bars du monde. Il y’a a donc de l’argent, de la rente, du brassage, une ouverture à la globalisation … et à ses travers. Je faisais parti de ces élèves de passage. Parents élevés en banlieue parisienne, père cadre, mère enseignante, plusieurs frères et soeurs à mon actif et né un peu plus au Nord-Ouest. Nous avons d’ailleurs quitté, une fois le brevet en poche cette ville.

Je n’ai pas retrouvé ma photo de classe, probablement égarée quelque part dans mes moults cartons de déménagements. J’étais dans une classe avec des latinistes, gage d’une classe d’une bonne tenue et d’un bon niveau selon tout parents “bourgeois” qui se respectent. C’est d’ailleurs avec ses dizaines d’élèves balbutiant en latin avec moi (et c’est un grand mot) que j’ai le plus de contacts – réseaux sociaux ou embryons d’amitiés.

Une grande partie de ces derniers s’en sont très bien démerdés et ont déjà des carrières bien tracées. Plusieurs ingénieurs, scientifiques, médecins, juristes, un dans le management international, un architecte, un professeur des écoles … des profils et carrières qui collent avec une jeunesse ouverte sur le monde, avec des parents qui investissent dans l’éducation de leurs enfants.

En gros pas de problèmes dans leurs parcours au lycée, bien que le lycée public de la ville soit parmi les plus mauvais de son académie. En effet, dès la Troisième cet échantillon est en grande partie certes allé dans le lycée public mais d’autres déjà sont bien partis dans le petit lycée privé de centre-ville ou dans d’autres établissements à Bordeaux ou Poitiers.

Mais les autres, ceux du cursus général. Certains ont suivi “nos parcours” (je trouve cette formulation tant bancale qu’affreuse mais soit), j’ai pu voir des redoublements, y compris d’élèves issus des mêmes classes sociales, des orientations dans le lycée technologique dans la bourgade agricole à quelques kilomètres, des arrêts d’études, des réorientations presque forcées pour entrer plus vite sur le monde du travail. Mais même principes à la fin de la Seconde pour certains, pour un second tour de reproduction sociale.

Pile dix ans après, si les médecins, ingénieurs, professeurs viennent d’entrer dans la vie professionnelle, d’autres y sont depuis déjà plusieurs années. Certains sont déjà parents, parfois de plusieurs enfants déjà à leurs actifs, mariés, seuls ou divorcés.

Mais ce qui m’a le plus marqué après ma (rapide et donc partielle) recherche internet est … la médiocrité des résultats des lycées de cette ville de rentier comparé au reste des lycées français, de la Région ou du département. D’ailleurs mes amis qui ont eu leur bac, mais bien souvent sans mention ou seulement les petites, bien loin des niveaux qu’on aurait pu attendre à la sortie du collège.

Ce décalage entre la richesse de la rente et les résultats scolaires se voient aussi sur le taux de pauvreté, selon l’INSEE, supérieur en 2012 à celui de la moyenne nationale tout comme pour le taux de chômage (ou plus ici du taux de non-emploi). Bref, la France rurale où le négociant ne se mélange pas avec le viticulteur ou l’employé de Mairie.

C’est comme si, dès 15 ans il y’avait eu une “fuite de cerveaux” vers de nouveaux horizons, vers des villes plus grandes, des lycées plus renommés de certains qui se traduisait par une baisse des niveaux et de résultats au lycée. “Je n’avais qu’une envie, c’était de quitter cette ville” me disait une ancienne connaissance, retrouvé par hasard à la sortie du baccalauréat. Et j’en fais parti de cette fuite. Je suis retourné dans cette ville que deux ou trois fois depuis mon départ en 2005, pour quelques jours, si ce n’est quelques heures – avec cette même impression de ville morte, à l’arrêt, qui vit de sa rente.

Le Lycée – la quête du diplôme

Changement de décor(s) au Lycée. Brevet en poche, nouvelle ville, dix fois plus grande mais qui est là historiquement modeste et ouvrière. Un taux de chômage alors plus faible, tout comme les différences de salaires. Ici la richesse c’est l’armée, l’arsenal, l’agro-alimentaire.

Le lycée est une usine, puisque c’est en fait une cité scolaire de la petite maternelle aux prépas, avec une dizaine de bac disponibles, et le double si ce n’est le triple de formation professionnelle et technologique. Près de 4000 élèves, sachant que de l’autre côté de la rue, l’identique existe dans une structure privée avec près de 3000 âmes qui y étudient. Les élèves viennent des quatre coins de l’agglomération, et nous sommes à 500 mètres des quartiers des plus modestes de la Région. Bref, un grand ensemble presque banal, construit rapidement dans les années 1960.

Sociologiquement, ma classe de Terminale n’a rien à avoir avec ma classe de Troisième. Embrigadé dans le cursus ES, je suis le “gosse de riches” culturellement et économiquement. Parents assez peu diplômés, beaucoup d’employés et de fonction publique en bas de l’échelle. Un lycée avec des piètres moyennes générales mais avec des résultats au baccalauréat dix points supérieurs à ma petite bourgade de collégien. Un sans-faute d’ailleurs pour le bac dans ma promotion, dont près de la moitié de mention(s). Un lycée banal par rapport au département ou à la Région, qui pointe depuis des lustres à la tête des classements pour les résultats d’une classe d’âge au baccalauréat.

Si je suis l’élève moyen de cette classe, je suis le seul à partir en classe préparatoire. Sur les 80 primants du bac ES dans ce lycée, je crois que seuls trois choisiront la voie des classes prépas. Huit ans après, tous sont actifs, la plupart sont passés par la fac mais si certains sont allés jusqu’aux masters d’autres sont retournés dans des formations plus courtes, type BTS, IUT ou autres. Sur les 25 lycéens, une poignée préférera partir pour leurs études de l’aire urbaine et la plupart des partants iront à moins de cent kilomètres. Ils sont maintenant infirmiers, chargé de mission dans la fonction publique, professions intermédiaires dans le privé …

Alors qu’en penser ? Honnêtement je ne sais trop. Si c’est clair que notre avenir en Troisième semble être presque déjà tracé mais si il y’a des réorientations au Lycée, peut être que ces personnes avaient plus de ressources pour rebondir.

Peut-être qu’aussi que la ‘richesse de la terre’ peut aussi influencer vos décisions et ambitions personnelles, que le Collège peut être un épisode dur à vivre, violent même du fait de cette mixité sociale, qu’on prend conscience que chacun n’a pas les mêmes dispositions, les mêmes chances et donc les mêmes avenirs.

Mais là je comprends aussi le sentiment d’être paumé de certains.

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